Allons-nous nous effondrer sous nos propres ordures ?

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Written By Sophie Ledont

Rédactrice passionnée qui a vécu dans plus de 25 pays toujours à la recherche de la dernière information.

Bennes sur le point de déborder, balles de recyclage qui s’amoncellent, compost exporté hors province : la gestion des déchets donne du fil à retordre à la métropole. Parfois au point de décourager les bonnes habitudes. Mais le temps presse pour l’adoption de solutions durables… sinon, le Grand Montréal risque de ne plus savoir quoi faire de certains de ses déchets.

Bac noir : « point de rupture » à l’horizon

Un dossier de Philippe Teisceira-Lessard

PHOTO JOSIE DESMARAIS, PRESSE

L’année est 2029. L’année est marquée d’un marqueur rouge dans la tête de Marie-Andrée Mauger, élue responsable de l’environnement à la ville de Montréal. C’est l’échéance du site d’enfouissement où le Grand Montréal se débarrasse de la moitié de ses déchets.

Alors que la ville est en deçà de ses objectifs de réduction des déchets, le sort de ces déchets préoccupe de plus en plus les élus municipaux qui tentent de trouver de nouvelles alternatives. Et des voix s’élèvent pour supprimer les mégadépotoirs actuels au profit de plus petits sites plus proches des citoyens, au risque de soulever un tollé.

« C’est très inquiétant et nous appelle à l’action. Le temps presse, a déclaré Mauger dans une interview. Au rythme actuel des choses, c’est vraiment très inquiétant. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Andrée Mauger, agente d’environnement pour la Ville de Montréal

En 2020, le Grand Montréal produisait annuellement environ trois quarts de tonne de déchets par personne, soit 758 kg, tous secteurs confondus, soit plus de 11 fois le poids moyen d’un adulte. L’objectif fixé par les maires de la région était de 600 kg par personne. La région risque fort de ne pas atteindre la cible provinciale de 525 kg d’ici 2024.

Les pires élèves ? Les chantiers de construction et de démolition, qui envoient la grande majorité des déchets qu’ils produisent vers des décharges, dont une bonne partie pourrait être récupérée sans effort. Le secteur affiche un taux de récupération inférieur à 20 %, selon les données de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM).

Vivre près de ses déchets

Les données de production de déchets sont significativement plus faibles pour la Ville de Montréal. Mme. Mauger exhorte également les villes de banlieue à suivre les traces des métropoles. « On voit qu’il y a des lacunes : il y a des communes et des paroisses qui sont de grosses génératrices de déchets et d’autres qui sont déjà très proches de la cible », a-t-il dit.

Karel Ménard du Front commun québécois pour la gestion écologique des déchets n’est pas très formel sur l’échéance de 2029 pour le site d’enfouissement de Terrebonne. « Je serais très surpris qu’il ferme », a-t-il déclaré, soulignant qu’il ne s’agit pas d’un délai pour l’espace physique pour accueillir les ordures, mais d’un délai pour le permis d’exploitation. Et Québec ne fermera pas sans avertissement le plus gros dépotoir de la province.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Vue aérienne du site d’enfouissement de Terrebonne, où sont enfouis 48 % des déchets du Grand Montréal.

« Je ne dis pas que c’est une bonne nouvelle qu’il s’agrandisse. On aimerait que le site ne serve qu’aux besoins régionaux de la Côte-Nord », a ajouté M. Ménard.

Son organisation milite pour une cause impopulaire : rapprocher les décharges des citoyens qui les utilisent. D’abord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre liées au transport, mais surtout pour que chacun comprenne l’impact de ses déchets sur l’environnement.

« Quand c’est à la maison, nous faisons attention à ce que nous mettons [dans la poubelle] », a-t-il déclaré. Le système actuel [de mégadépotoirs dans les zones rurales] crée un coût de décharge artificiellement bas qui n’encourage personne à faire de réels efforts pour réduire la quantité de déchets mis en décharge.

La Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) croit également que l’ère des mégadépotoirs délocalisés tire à sa fin. Elle estime qu’un « point de rupture viendrait en 2033, lorsque la capacité d’enfouissement ne serait pas suffisante » pour ses besoins.

« Nous sommes soucieux, soucieux de prendre la responsabilité de nos déchets. À l’avenir, nous voulons que nos déchets soient enfouis (ou passent par une autre solution pour les déchets ultimes) sur notre territoire », a expliqué Émilie Charbonneau, responsable de l’équipe environnement CMM.

Ça va être un défi, parce qu’on va vite se heurter au phénomène « ce n’est pas dans mon jardin ».

Émilie Charbonneau, responsable de l’équipe environnementale de CMM

Trois décennies après la fermeture du dépotoir de la carrière Miron – aujourd’hui parc Frédéric-Back – et de l’incinérateur des Carrières, la CMM explore donc la possibilité de recevoir à nouveau des déchets sur l’île de Montréal. Karel Ménard mentionne la carrière Demix, à la périphérie est de Montréal, comme un emplacement possible.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Karel Ménard, du Front commun du Québec pour la gestion écologique des déchets

Réduction à la source

« L’autonomie régionale est une question qui existe depuis longtemps », a répondu Mauger. Mais « s’il faut commencer à chercher sur l’île de Montréal où on peut avoir une décharge, ce sera très difficile.

Car la crise qui s’annonce doit convaincre les Montréalais d’agir à son ampleur, estime Marie-Andrée Mauger. Le scénario d’un dépotoir à Montréal, « c’est peut-être [c’est] ce qui amènera toute la population et les intéressés à passer à l’action et à remettre en cause leurs efforts par rapport à la réduction de ce qui est envoyé en inhumation », s’attend l’élu.

Pour lui, la solution est de réduire la production de déchets à la source. Une consommation plus rationnelle et plus locale contribuerait à modérer l’enfouissement. « Nous devons réduire notre consommation de ressources à l’échelle planétaire. Nous avons un rythme de vie qui nécessiterait quatre planètes pour le maintenir », a-t-elle déclaré.

Nous sommes à la croisée des chemins où il faut accepter ce questionnement individuel et social.

Marie-Andrée Mauger, agente d’environnement pour la Ville de Montréal

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En chiffres

52 %

« Il faut changer notre façon de consommer, notre façon d’emballer », confirme Marc Olivier, un spécialiste des déchets qui enseigne à l’Université de Sherbrooke. Il estime que le Québec accorde très facilement des permis d’agrandissement pour les décharges, faisant de l’économie une véritable réflexion sur le sujet.

3 millions

Plus de la moitié des déchets du Grand Montréal sont enfouis à l’extérieur du territoire de la Communauté du Grand Montréal.

Bac brun : six mois de paralysie

En tonnes, la quantité de déchets produits dans le Grand Montréal a été enfouie ou brûlée, soit l’équivalent de près de 13 Wonder of the Seas, le plus gros paquebot de la planète.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les chantiers des deux usines qui récupéreraient le compost de la métropole sont pratiquement paralysés depuis six mois, ajoutant des délais d’attente à ces projets d’un tiers de milliard de dollars, déjà en retard. Rien pour convaincre les Montréalais de remplir leur bac brun, dont la popularité s’amenuise selon les dernières données disponibles.

Au cœur du problème : un litige commercial impliquant l’entreprise qui a remporté les contrats de construction (Veolia), son sous-traitant (EBC) et la Ville de Montréal. En 2019, Veolia a remporté les appels d’offres pour la construction du centre de traitement des matières organiques de Saint-Laurent, ainsi que de l’usine de biométhanisation de Montréal-Est. Elle a confié les deux projets forfaitaires, d’une valeur totale de 340 millions, à EBC.

Veolia réclame désormais des millions de dollars à la mairie, arguant qu’elle a souffert des retombées de la pandémie et de la guerre en Ukraine, qui ont compliqué les chaînes d’approvisionnement. EBC, qui n’était plus payé, a abandonné les deux sites en juillet dernier.

« Nous restons concentrés sur la résolution de ce conflit. C’est un litige commercial, il y a déjà eu des discussions avec la mairie, encore cette semaine, a indiqué Marie-Andrée Mauger, élue responsable de l’environnement dans le gouvernement Plante. Je ne vous dirai pas que c’est facile, mais nous n’abandonnons pas. »

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Le site de Saint-Laurent, qui fabriquera du compost, « est presque prêt », garantit Marie-Andrée Mauger, élue responsable de l’environnement dans l’administration Plante.

Entre octobre et décembre, de petits travaux ont été réalisés pour préparer les structures en construction pour l’hiver, ainsi que l’exécution d’éléments accessoires. « Ça a encore augmenté le taux de réalisation de ces deux infrastructures », a assuré Mme. Mauger. Le site de Saint-Laurent, qui sera composté, « est presque prêt, en fait. Il a un taux d’achèvement de plus de 90 %. »

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Mais les retards sont si importants — et imprévisibles — que Montréal a dû octroyer de nouveaux contrats intérimaires pour gérer le contenu des dépotoirs bruns de la métropole. Une grande partie de cette matière organique est expédiée en Ontario et continuera de le faire jusqu’à l’ouverture des usines de Montréal. Le compost actuellement produit à partir des bacs bruns de Montréal – qui coûte des millions de dollars en deniers publics – n’est pas de qualité suffisante pour être utilisé en agriculture.

« Les Montréalais méritent mieux », a déclaré Stéphanie Valenzuela, élue de l’opposition à l’hôtel de ville. « Il faut comprendre que la date de réalisation initiale du centre de traitement des matières organiques de Saint-Laurent était septembre 2021 ! Mme. Valenzuela déplore le « manque de transparence » de l’administration Plante dans ce dossier.

Le compostage en berne

L’EBC a refusé de commenter. « Les discussions se poursuivent […] afin de trouver une solution acceptable pour toutes les parties », a indiqué Veolia par courrier électronique. « Pendant ce temps, les travaux d’ingénierie se poursuivent. Nous reconnaissons l’importance de ces projets pour la communauté. »

Ces enjeux ne convaincront en rien les Montréalais d’utiliser davantage leur bac brun.

De plus, pour la deuxième année consécutive, la popularité globale du compostage était en berne en 2022, malgré la multiplication des bacs bruns dans la ville. « Il y a des facteurs qu’on soupçonne, notamment l’effet de la pandémie sur le taux de participation, une baisse peut-être un peu de la population de Montréal. Il y a aussi la crise économique », a déclaré le mois dernier le responsable du ministère de l’Environnement, Roger Lachance.

En 2022, la quantité totale de déchets de table compostés a diminué de 4 % par rapport à l’année précédente. Les Montréalais mettent environ 104 000 tonnes de matières organiques dans le bac brun, soit un peu plus de 50 kg par personne.

Mais la Ville de Montréal estime que les sacs poubelles sont encore remplis à 57 % de matières qui auraient dû se retrouver dans le compost, toujours selon M. Lachance.

Le problème, selon l’expert de l’Université de Sherbrooke Marc Olivier : « Dès qu’on entre dans un milieu bâti très dense, les taux de participation chutent considérablement », dit-il, pointant les problèmes d’intégration des bacs bruns dans les immeubles de neuf logements et plus. Les odeurs, le nécessaire nettoyage des poubelles et le manque d’espace physique sont des freins.

On a du boulot, il faut convaincre les gens et surtout les concierges de mettre en place des dispositifs.

Marc Olivier, chimiste spécialisé en gestion de l’environnement et des matières dangereuses à l’Université de Sherbrooke

Dans les immeubles de grande hauteur de Montréal, « cela n’a plus de sens maintenant » de participer aux collectes de compost (et même de recyclage), a-t-il déploré. « C’est la grande catastrophe. »

Mme. Mauger croit cependant avoir un atout en poche pour convaincre davantage de Montréalais d’utiliser son bac brun : la simplicité du tri et l’impact direct sur l’environnement.

En chiffres

36 %

« C’est super positif de participer à la collecte des matières organiques. Nous créons du compost, de la matière vivante pour enrichir nos sols, et nous créons aussi du gaz naturel renouvelable grâce à la biométhanisation, dit-elle. Les secteurs associés au composé sont ultrapositifs. Et c’est simple, composé : […] existait-il déjà ? C’est compostable. »

72 %

Proportion des matières organiques produites dans le Grand Montréal qui sont compostées.

Bac vert : la dernière crise du recyclage ?

Actuellement, près des trois quarts des foyers montréalais sont desservis par une benne brune.

PHOTO JOSIE DESMARAIS, PRESSE

Mauvais tri, balles accumulées, guerre d’usure avec l’opérateur : Montréal était sur le point d’interrompre la collecte des ordures en 2022, une crise finalement résolue sans dégâts majeurs. Et si la chance leur sourit, ce seront peut-être les derniers problèmes de recyclage que la ville et les élus auront à gérer.

À compter du 1er janvier 2025, les producteurs d’emballages devront gérer eux-mêmes les centres de tri au Québec.

Au cœur de la débâcle de 2022 : l’entreprise Ricova, qui n’a jamais pu atteindre une qualité de production satisfaisante au tout nouveau centre de tri de Lachine et qui s’est retrouvée dans l’impossibilité de vendre ses balles de matières à recycler.

Celles-ci se sont accumulées à l’intérieur et à l’extérieur des installations, au point que Ricova a menacé de fermer les deux centres de tri qu’elle exploite, forçant la suspension des collectes. Montréal l’a abandonné au profit de l’entreprise de réinsertion sociale Via, qui facture davantage à l’hôtel de ville mais obtient de meilleurs résultats.

« Les quantités de matières récupérées sont passées de 164 kg par personne en 2017 à 215 kg par personne en 2020 », indique la CMM.

« C’est tout de même remarquable que nous ayons pu faire une transition, en octobre, sans faire de chichis, sans aucune interruption de service. Du jour au lendemain, à minuit, nous sommes passés de Ricova à Via», a déclaré Marie-Andrée Mauger, élue chef de l’environnement au gouvernement de Montréal.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

La cour du centre de tri de Lachine remplie de balles de papier l’été dernier

« En deux mois, ils sont passés d’un indice de contamination des papiers mixtes [balles] de 30 % à 10 %, voire un peu moins. L’objectif en 2023 est de continuer à réduire ce taux de contamination […] à moins de 5% de contamination. »

Les producteurs bientôt responsables de leurs emballages

Mme. Mauger espère que cette amélioration de la qualité du grade permettra à Via de vendre ses balles au Québec. Ricova a préféré exporter les siens, notamment vers les pays en développement où les normes environnementales sont moins strictes. Courir le risque, une fois son modèle d’affaires exposé sur la place publique, de décourager les Montréalais de participer à la levée de fonds.

A partir de janvier 2025, selon le calendrier actuel, ces enjeux reviendront sur les épaules des producteurs d’emballages.

Les fabricants d’emballages eux-mêmes « s’efforceront d’optimiser les coûts et d’optimiser les emballages, car ce sont eux qui contracteront directement avec les centres de tri », explique Émilie Charbonneau, responsable de l’environnement de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM). C’est ce que le gouvernement provincial appelle la responsabilité élargie des producteurs.

Émilie Charbonneau, agente en environnement pour la communauté du Grand Montréal

Éco Entreprises Québec administrera le système au nom des producteurs d’emballages. Un appel à projets pour la construction d’un nouveau centre de tri dans l’est de Montréal a déjà été publié le mois dernier. Éco Entreprises Québec devra également conclure des contrats avec les exploitants des centres de tri existants.

« Je ne pense pas que cela changera grand-chose pour le citoyen (il sortira toujours sa boîte dans la rue le bon jour), mais toute la mécanique, la gestion, les retards de paiement seront faits par le secteur privé de l’entreprise », a déclaré Karel Ménard, du Front commun québécois pour la gestion écologique des déchets.

Au bout du compte, c’est bien que la responsabilité soit transférée au secteur privé, parce qu’il sera responsable de ce qu’il faut mettre sur le marché. Et s’il met de la ferraille sur le marché, il devra gérer ça, sa ferraille, voire éviter d’en produire.

Karel Ménard, du Front commun du Québec pour la gestion écologique des déchets

« Le gaspillage, on n’en veut pas »

L’écologiste insiste cependant sur l’importance de la transparence publique dans ce type de système, afin de garantir que les produits recyclables continuent d’être correctement recyclés.

Pendant ce temps, Montréal et le Grand Montréal tentent de réduire à la source la quantité de matières recyclables consommées par les citoyens.

L’automne dernier, le bras de fer entre Valérie Plante et Postes Canada au sujet de la distribution automatique du Publisac dans certains quartiers de Montréal a fait couler beaucoup d’encre. Transcontinental, qui exploite le Publisac, s’est vu interdire de distribuer dans la métropole, avant de recourir à l’entreprise publique fédérale pour faire le travail. Ce dernier n’est pas soumis à la réglementation municipale.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

En octobre dernier, Valérie Plante dénonçait la décision de Postes Canada de continuer à distribuer le Publisac.

« Le modèle des déchets, on n’en veut pas à Montréal », lançait Valérie Plante en octobre. « Gouvernement fédéral et Postes Canada : enfilez votre pantalon ! » Les messages [sur la transition écologique] doivent suivre les actions. Postes Canada a arrêté la livraison deux mois plus tard.

En chiffres

50 %

Aussi, pas plus tard que l’automne dernier, Montréal a interdit la distribution de sacs de plastique – quelle que soit leur épaisseur. À partir de mars, plusieurs produits en plastique à usage unique seront largement interdits, notamment les pailles, les assiettes et les ustensiles.