Corruption : les entreprises dans le piège de chasser les « intermédiaires »

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Rédactrice passionnée qui a vécu dans plus de 25 pays toujours à la recherche de la dernière information.

Publié le 13 février. Mis à jour le 13 février 2020 à 7 h 15 2020 à 10:58

Fin janvier, Airbus a payé 3,6 milliards d’euros d’amendes pour l’utilisation de réseaux d’agents au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique latine. Après Alstom en Indonésie et la Société Générale pour les services d’un intermédiaire libyen, et en attendant, le 22 avril, la décision des juges sur le volet financier de l’interminable affaire Karachi (vente de sous-marins au Pakistan et de frégates au royaume saoudien). Les affaires de corruption se multiplient sur les bureaux des juges. Et d’autres sont encore à venir, comme les projets de TechnipFMC en Guinée équatoriale et au Ghana.

Le moment est particulièrement sensible : la France verra à l’automne son grand arsenal anti-corruption créé par la loi Sapin II de 2016 scruté par l’OCDE, instigatrice de la convention internationale contre la corruption des fonctionnaires étrangers.

Intermédiaires de père en fils

Pour les entreprises françaises, c’est une course contre la montre. Depuis les révélations, il y a quatre ans, de la triple enquête française, britannique et américaine visant Airbus, les principaux groupes – au premier chef l’avionneur et Thales – comme les ETI coupent à marche forcée leurs réseaux d’agents, et suspendre. le paiement des commissions. Le seul moyen d’éviter des amendes colossales et d’être exclu des marchés publics. « Il y a un grand nettoyage », se satisfait-on au sein de l’Etat. « Il n’y a pas de domaine dans l’entreprise où la charge douanière est aussi forte que le recours à des agents, certains se transmettent la ‘charge’ de père en fils ! explique un ancien responsable de réseau.

Cependant, le risque est grand pour les entreprises de perdre des pans entiers du chiffre d’affaires à l’exportation ou d’être confrontées à des procès initiés par d’anciens intermédiaires, qui les ont obligées à obtenir, parfois légalement, des contrats à plus de sept chiffres. « Tout le monde ne peut pas se permettre des dizaines de litiges potentiels comme Airbus », a noté une partie prenante. Et, dans certains cas, ils les perdent. Au printemps 2018, Asian Sky Group, enregistré à Hong Kong, avait obtenu gain de cause en référé contre Airbus, pour lequel il avait facilité la vente d’équipements contre 1,8 million de dollars de commissions. L’avionneur avait pourtant un vrai argument : il profitait des enquêtes en cours pour éviter de payer les factures. Dans une autre affaire, Thales a préféré passer un accord avec son ancien agent dans le Golfe pour éviter les poursuites américaines.

La congélation des réseaux secs présente un autre inconvénient. « En coupant dans leurs réseaux traditionnels d’apporteurs d’affaires, les entreprises se coupent du terrain et avancent à l’aveugle », juge le responsable conformité d’une grande entreprise. « Rompre avec les intermédiaires, c’est aussi se priver d’identifier les risques, c’est extrêmement grave », estime un consultant trentenaire en commerce international.

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La conformité, arme économique

Cela est particulièrement vrai pour les entreprises de taille moyenne. « Beaucoup d’ETI font nécessairement appel à des agents avant de se développer sur les marchés », observe Olivier Dorgans, associé chez Hughes Hubbard & Roseau

Le problème en France est que « nous sommes passés d’un système opaque mais régulé à un système encore plus opaque et non régulé » depuis la convention de l’OCDE et la suppression du troisième bureau de Bercy qui enregistrait jusqu’à la fin des années 1990 les contrats d’intermédiaires. , estime qu’il était auparavant un acteur ciblé dans une affaire d’intermédiaires.

Pratique autorisée

« Agent et corruption ne doivent pas être confondus », précise Karine Demonet, directrice de la conformité et du contrôle permanent chez bpifrance. Cela n’a jamais été une pratique interdite en soi, même après la convention OCDE et la loi Sapin II, et nous continuons à garantir les cas impliquant des intermédiaires. « Tant que le vrai travail est fait et que l’agent est correctement suivi et identifié. Même si les intermédiaires sont condamnés dans leur pays, ce n’est pas forcément le signe d’une corruption avérée, d’autant plus si la justice locale d’un pouvoir autocratique n’est pas indépendante.

La difficulté, c’est que les PME « sont celles qui ont le moins les moyens de supporter les coûts de la due diligence », précise Olivier Dorgans. La société d’ingénierie Egis Avia a donc dû payer en décembre une amende de 2,6 millions d’euros pour « corruption d’agent public étranger » concernant un contrat de quelques millions d’euros conclu pour la modernisation de l’aéroport. « Oran.

Enfin, les acteurs français ne sont pas plus corrompus que leurs concurrents étrangers. « La conformité est devenue une arme économique », souligne Karine Demonet. Officiellement, les réglementations du Royaume-Uni, d’Allemagne ou d’Italie sont équivalentes à celles de la France. « Mais dans les consortiums qui répondent aux appels d’offres, le flou règne sur les règles des assureurs-crédit et cela crée des préjudices concurrentiels », corrige un consultant. « Les gouvernements corrompus ne sont pas ce que vous pensez qu’ils sont », ajoute un expert de la défense, pointant du doigt l’Europe du Nord, « surtout lorsqu’il existe un lien fort entre le secteur et le pouvoir politique ».

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« Les agents, c’est has been »

Le système américain, lui, n’est pas si exemplaire : « Les États-Unis interdisent les pots-de-vin versés à un agent public… mais autorisent les ‘facilitation payment’, les commissions payées pour les ‘formalités administratives’. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni les interdisent », explique Olivier Dorgans. Et dans la révision actuelle des textes de l’OCDE, il n’est plus prévu à ce stade de les introduire.

Plusieurs grands pays, qui sont de grands donneurs d’ordres internationaux, n’ont pas signé la convention internationale contre la corruption : l’Inde, l’Arabie Saoudite, l’Indonésie et la Chine. « Du point de vue de nombre de ces pays, il n’est donc pas illégal pour leurs entreprises de se livrer à la corruption d’agents publics étrangers », déclare un expert d’un organisme international. Un crime existe en Chine, mais « il n’a jamais vraiment été mis en œuvre ».

Pourtant, la pression monte au sein du G20. Sous l’impulsion de la Banque mondiale, les pays africains font la chasse aux agents de la corruption. Les autorités kenyanes ont arrêté des responsables chinois de la CRBC liés à des projets ferroviaires.

Mais si, pour l’OCDE, 75 % des affaires de corruption impliquent des paiements via des intermédiaires, aux yeux des consultants export, les difficultés sont déjà ailleurs : « Il faut arrêter avec ces histoires de valises, de pots-de-vin, de pots-de-vin aux partis politiques. Il est complètement venu ! D’autres méthodes plus subtiles existent. Aux Emirats arabes unis, par exemple, il suffit de créer une structure locale « parrainée » par un membre affilié au pouvoir, explique un chef d’entreprise français. Un parrainage qui rapporte plusieurs dizaines de milliers d’euros par an et permet d’entrer en relation officielle avec un client dans le pays. Et c’est vrai dans d’autres pays du Moyen-Orient ou d’Asie. Reste la difficulté de « qualifier » les membres affiliés. « Les Français sont très naïfs quand ils pensent pouvoir faire des affaires sans réseau d’influence », estime Jean-Luc Angibault, ancien membre de la DGSE et fondateur du cabinet Wintellis.

Les « offsets »,  nouvelle loi du marché

Le premier dispositif d’exportation est la compensation industrielle, les « compensations » : partage de la valeur du contrat avec un partenaire industriel local ou prestation de services sur site. DCNS va transférer une partie de ses compétences en Australie pour remporter le « contrat du siècle » de 50 milliards de dollars pour 12 sous-marins. Idem pour celui des 36 Rafale conclus par l’Inde. Dassault va réinvestir 50% de la valeur du contrat pour construire une usine et s’approvisionner auprès de sous-traitants indiens. Il a créé une joint-venture avec Reliance, qui a suscité la controverse, et la Cour suprême indienne envisagerait de rouvrir une enquête.

Dans ces contrats, les risques de recharge excessive sont multiples, précise un consultant : « Prenez un contrat d’électronique, vous avez besoin de câbles, de génie civil ou d’un marché de fibre optique sur plusieurs milliers de kilomètres. Qui vérifiera que le câble déployé sur le terrain correspond à celui contracté ? »

Les entreprises sont prises en étau : « Si la compensation est directe, vous transférez la technologie. Et vous construisez votre concurrent de demain, ce qui pose des problèmes de souveraineté. Si c’est indirect, vous perdez le contrôle car vous devez déléguer à un tiers », explique Christian Sylvain, le fondateur du Club européen du commerce compensé et de la compensation.

Or, plus les besoins imposés par le partenaire sont supérieurs au contrat, plus le risque de conformité est élevé, « surtout lorsqu’il est entouré des meilleures intentions, comme la construction d’un hôpital ou d’une maternité », précise un expert.

A tel point que le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) a publié l’été dernier une orientation sur les compensations : « Pour les PME et ETI, les obligations de mise en conformité peuvent être vues comme un véritable obstacle à l’entrée sur le marché soumis à des obligations industrielles de compensation. »

Les États-Unis, leur initiateur après la crise de 1929, en sont le principal distributeur, avec plus de 60 % de la valeur des contrats ainsi redistribués, selon le département du Commerce. Depuis, la pratique est devenue la règle. De 16 pays dans les années 1970, quelque 140 pays pratiquent les compensations, et les volumes mondiaux de compensation ont plus que doublé entre 2012 et 2016, pour atteindre 500 milliards de dollars. « Depuis l’an 2000, les grands marchés publics internationaux (défense, énergie, transport) qui ont été signés sans contrepartie se comptent sur les doigts d’une main », rappelle Christian Sylvain.

Contrairement à la corruption d’agents publics à l’étranger, il n’y a pas de réglementation en matière d’indemnisation. Il était question de pousser le sujet au G20. « Mais il n’y avait pas un grand appétit de la part des Chinois et des Indiens qui sont les grands bénéficiaires des compensations », note un participant à ces rencontres internationales.

« A la base, il n’y a pas de réelle volonté de mettre le sujet sur la table de la part des politiques ou des entreprises. Le sacro-saint principe demeure : sinon interdit, permis ! « , constate-t-on dans l’administration.