La pollution. A Marseille, la croisière abuse

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Written By Sophie Ledont

Rédactrice passionnée qui a vécu dans plus de 25 pays toujours à la recherche de la dernière information.

Marseille (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial.

D’une rive à l’autre du Bassin du Séon, deux mondes se font face. D’un côté, les navires de croisière crachent d’énormes panaches de fumée dans l’air, leurs silhouettes imposantes coupant l’horizon azur. Ils s’alignent le long du môle Léon-Gourret, ces quais du port de Marseille face à l’Estaque, à 12 km au nord-ouest du vieux port. Aux commandes se trouvent des armateurs tels que Costa et MSC Cruises, qui réalisent chaque année des milliards d’euros de bénéfices. De l’autre, des résidences isolées sur des collines assoiffées, entourées de zones forestières, des bâtiments collectifs plus précaires nés des cendres d’anciennes cités ouvrières, où vivaient autrefois des ouvriers italiens. Au bout du chemin, une élégante bastide marseillaise du XVIIIe siècle avec sa grande terrasse ombragée. Guillaume Félisaz y habite depuis plusieurs années. Ce quinquagénaire dynamique et chaleureux passe des heures à relire et recouper les documents existants sur la pollution marine.

Un membre de Cap au Nord, association luttant pour la protection du cadre de vie dans les quartiers nord de Marseille, nous montre le capteur de pollution de l’air installé sur le mur extérieur de sa maison. Au total, onze capteurs mobiles sont fixés à l’Estaque. « On voit que la pollution de l’air ici dépasse largement les normes de l’OMS », résume-t-il et précise au passage qu’un paquebot tapissant le quai émettrait autant de « particules ultrafines qu’un million de voitures ». Ce projet citoyen est né de la volonté de connaître les conséquences de la pollution subie au quotidien par les quelque 80 000 habitants des 15e et 16e arrondissements de Marseille. « Nous voulons que la population locale soit protégée. Nous demandons à l’Agence régionale de santé (ARS) de lancer une étude épidémiologique pour déterminer l’ampleur de la catastrophe sanitaire », insiste Guillaume Félisaz. Car du fait de la présence de ces navires, on trouve plus des oxydes de soufre, des oxydes d’azote et des particules ultrafines dans l’air et l’eau, ou des substances biologiques nocives pour la diversité et la santé.

On retrouve de la suie sur les vitres, sur les voitures, c’est un vrai problème de santé publique. GUILLAUME FÉLISAZ, ASSOCIATION CAP AU NORD

Selon Air Paca, l’organisme chargé de surveiller la qualité de l’air dans la région, le transport maritime est responsable d’environ 30 % des oxydes d’azote et 10 % des particules ultrafines dans le centre de Marseille. Selon l’organisme Atmosud, pour la première fois en 2018, les émissions d’oxyde d’azote de la mer ont même dépassé les émissions routières. Cela explique beaucoup de choses aux yeux de l’activiste : « Nous avons recueilli des témoignages de personnes qui se plaignaient d’asthme, d’autres de cancer. On retrouve de la suie sur les vitres, sur les voitures, c’est un vrai problème de santé publique. »

« Une vraie prise de conscience »

Ce jour-là, dans le ballet qui amène des milliers de passagers se précipitant dans les bus vers les lieux touristiques, le Celebrity Edge, un navire de la compagnie américaine Celebrity Cruises, s’accrochera à la jetée. Les spectateurs se baignent dans des eaux polluées. Sur la chaussée, une affiche municipale indique : « Halte à la pollution marine. Marseillais, Marseillais, mobilisons-nous ! » Un écho à la dynamique initiée par Benoît Payan. Le 21 juillet, le maire de la deuxième ville de France lançait une pétition pour interdire les moins adaptés bateaux de s’arrêter au pic de pollution.« Le niveau de pollution n’est plus acceptable », évalue l’édile déjà publié en février 2022 sur une initiative de forum signée par 25 élus de villes méditerranéennes réclamant la création d’une zone ECA en la Méditerranée, zone où des normes d’émissions plus strictes seront imposées aux navires de haute mer. Benoît Payan demande également une étude épidémiologique des quartiers bordant le port ARS.

Tout un symbole, car l’industrie de la croisière s’est depuis longtemps sentie chez elle à Marseille. A l’époque de Gaudini, le gouvernement de droite voit d’un bon œil l’arrivée massive de navires sur les quais de Marseille. C’était bien, bien avant les élections de la nouvelle équipe municipale de gauche en 2020. «  Pendant notre campagne, nous nous sommes engagés à résoudre le problème des navires et voilà que plus d’un an s’est écoulé depuis que la ville a coupé ses subventions au club de croisière Marseille Provence », rappelle le député PS Laurent Lhardit. chargé du tourisme depuis son bureau du pavillon Daviel, près du port industriel domanial, où l’on aperçoit au loin les imposants paquebots de croisière en escale, émettant des particules ultrafines de moins de 2,5 mm de diamètre. micromètres.

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Cette pollution, invisible à l’œil nu, a longtemps été négligée, mais l’association environnementale France Nature Environnement (FNE) en a fait son cheval de bataille depuis plusieurs années. Stéphane Coppey (FNE), assis dans la brasserie Les Allées, rue de la Canebière, estime que la mobilisation de la mairie va dans le bon sens : « Nous nous sommes longtemps sentis seuls à dénoncer la pollution marine. Aujourd’hui, il y a une réelle prise de conscience.Conseil de développement du Grand Port Maritime de Marseille (En tant que membre du (GPMM), il soutient la « régulation » du secteur de la croisière en établissant des « critères environnementaux » plus stricts.

Rémy Yves, membre du collectif Stop Croisières créé en mai 2022, défend une position plus radicale : une interdiction totale des bateaux de croisière dans la ville. « Cette course au gigantisme n’a plus de sens à l’heure où la planète se réchauffe, à l’heure où l’on demande aux Français de couper le Wi-Fi ou de faire attention à la consommation d’eau », assène le militant écologiste. son téléphone des photos de l’action menée par son équipe le 14 juin. Ce jour-là, lui et son groupe ont bloqué l’entrée du port du paquebot Wonder of the Seas, symbole du modèle du croiseur fou. Le mastodonte de 362 mètres, pouvant accueillir jusqu’à 9 000 passagers, dispose de 20 restaurants, 14 bars, 2 casinos, 4 piscines, 10 bains à remous, toboggans, théâtre, murs d’escalade, simulateurs de surf, mini golf, tyrolienne. Sans oublier l’essentiel… la patinoire.

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Une catastrophe pour la biodiversité marine

Compte tenu de l’urgence climatique que les vagues de chaleur ont manifesté cet été, les bateaux de croisière devraient faire place à un tourisme plus respectueux de l’environnement et plus favorable à l’économie locale, selon le jeune écologiste. « On nous répète que les retombées économiques sont importantes pour la ville, c’est faux : les commerçants en profitent très peu », estime-t-il. Selon la Chambre de commerce et d’industrie d’Aix-Marseille-Provence, 2 000 emplois dépendent de l’activité croisière, tout un débat. Les chiffres ont été discutés par la mairie, qui les juge peu fiables. Pourtant, pour le sénateur communiste Jérémy Bacchi, une « troisième voie » est possible : « Il faut obliger les armateurs à se moderniser et avoir des installations plus propres, mais il ne faut pas tout détruire, tranche-t-il avec le Sénat ouvert. Nous avons un grand port industriel qui nous avons besoin. « 

Le tourisme se réinvente petit à petit. Actuellement, les armateurs tels que Costa, MSC et Royal Caribbean communiquent pleinement sur les mesures qu’ils ont prises pour réduire leur empreinte écologique en remplaçant progressivement les carburants très polluants par du gaz naturel liquéfié – sous le feu des syndicats. Et ils présentent les « laveurs » comme une solution miracle. Le problème : Le soufre capté par le système de filtration installé dans les cheminées de ces navires est souvent rejeté dans la mer, provoquant l’acidification des océans, un désastre pour la biodiversité marine. Pourtant, Sébastien Barles, adjoint au maire de la transition écologique de Marseille, affirme que des efforts ont été faits, notamment en ce qui concerne l’électrification portuaire, mais l’élu pense que « le principe du pollueur-payeur devrait fonctionner ». La mairie va investir 10 millions d’euros dans ce l’électrification , sauf qu’elle doit rester L’affrontement entre Marseille et les paquebots est loin d’être terminé.