« Uber Files » : Une plongée inédite et alarmante dans la boîte noire du lobbying

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Written By Sophie Ledont

Rédactrice passionnée qui a vécu dans plus de 25 pays toujours à la recherche de la dernière information.

AnalyseL’enquête menée par Le Monde et ses partenaires illustre comment une multinationale peut utiliser des moyens colossaux, des jeux d’influence de haut niveau et des méthodes agressives pour changer la loi à son avantage.

C’est une plongée sans précédent dans la boîte noire du lobbying. Le Monde et ses partenaires ont pu accéder à plus de 18 gigaoctets de données internes – e-mails, présentations, comptes rendus de réunion – d’Uber. Ces données, transmises au quotidien britannique The Guardian, ont été analysées par plus de 40 rédactions à travers le monde sous la supervision du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Elles incluent notamment la période « la plus chaude » d’Uber : les années 2014-2016, durant lesquelles l’entreprise s’implante notamment en France, sur fond de violentes manifestations de taxis et d’interrogations sur son modèle sans contrat de travail.

Cette gigantesque quantité de documents détaille, au menu, la manière dont Uber a usé, en France comme ailleurs, de toutes les ficelles du lobbying pour tenter de changer la loi à son avantage. L’entreprise ne s’est pas contentée d’établir des contacts à tous les niveaux de la politique et de l’administration. Elle a également rédigé des amendements « tout prêts », envoyés aux parlementaires sympathisants de sa cause ; embauché des agences aux méthodes douteuses pour mener des campagnes d’influence ; payé des universitaires pour qu’ils rédigent des études soigneusement encadrées à leur profit ; fait appel aux ressources de la diplomatie américaine ; ou encore a aidé secrètement à créer une organisation « indépendante » de défense des chauffeurs de VTC dont elle contrôlait en réalité l’action.

Pris bout à bout, ces jeux d’influence montrent à quel point les grandes entreprises peuvent multiplier les angles d’attaque pour contourner les législations nationales.

Ces jeux d’influence ne sont pas illégaux. Et cela peut poser problème : pris bout à bout, ils dépeignent comment les grandes entreprises, alimentées par des budgets quasi infinis levés auprès des grands investisseurs aux États-Unis, peuvent multiplier les angles d’attaque pour contourner les parlements et les régulateurs nationaux. Les registres de transparence, en France et au niveau européen, n’offrent qu’une infime fenêtre sur les actions de ces lobbyistes.

Les « Dossiers Uber » dévoilent également un pan totalement méconnu de l’histoire de la « start-up nation » voulue par Emmanuel Macron. Ils démontrent à quel point l’actuel président de la République, alors ministre de l’Économie, peinait à soutenir, contre l’avis de sa majorité et à l’insu de son gouvernement, une entreprise visée par de multiples enquêtes. juridique et fiscal. Emmanuel Macron a agi, dans l’ombre, en véritable partenaire d’Uber, s’impliquant personnellement à de nombreuses reprises dans un dossier dont il n’avait officiellement aucune responsabilité.

La « stratégie du chaos » déployée partout

La « stratégie du chaos » déployée partout

A l’époque pourtant, nul besoin d’avoir accès aux données internes d’Uber pour savoir que l’entreprise était sulfureuse. Travis Kalanick ne s’en cache pas : son entreprise suit la « stratégie du chaos », qui consiste à s’implanter dans des pays au mépris des lois nationales, à multiplier le nombre d’emplois et d’utilisateurs, et à ne négocier qu’une fois en position de force. Ce chantage à l’emploi a été théorisé et appliqué par Uber dans des dizaines de pays – en France, l’entreprise maintiendra pendant plusieurs mois son service UberPop, qui permet à chacun de s’improviser chauffeur, alors qu’il a été déclaré illégal à plusieurs reprises.

Les « Uber Files » montrent comment l’entreprise a tenté, à six reprises, d’entraver l’action des enquêteurs français lors de perquisitions dans ses bureaux

A l’heure actuelle, le respect de la loi, dans sa lettre comme dans son esprit, n’est pas la priorité d’Uber. Les « Uber Files » montrent comment l’entreprise a tenté, à six reprises, d’entraver l’action des enquêteurs français lors de perquisitions dans ses locaux. Mais aussi la manière dont elle a pu « optimiser » agressivement sa fiscalité, via sa filiale néerlandaise, avec la complicité des autorités néerlandaises. Ou les contorsions complexes utilisées par l’entreprise pour justifier l’embauche de l’ancienne commissaire européenne Neelie Kroes, retenue en théorie par des clauses éthiques l’empêchant de rejoindre une entreprise qu’elle supervisait auparavant.

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« J’ai rejoint Uber il y a dix ans, au début de ma carrière. J’étais jeune et inexpérimenté et j’ai trop souvent reçu mes instructions de supérieurs à l’éthique douteuse », reconnaît aujourd’hui Pierre-Dimitri Gore-Coty, à l’époque directeur pour l’Europe de l’Ouest, aujourd’hui patron de la puissante branche de livraison de repas Uber Eats. avoir changé, après le départ de Travis Kalanick, remplacé en 2017 par la plus consensuelle Dara Khosrowshahi.

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Le lourd tribut payé par les chauffeurs

Le lourd tribut payé par les chauffeurs

Dont acte. Mais les « Dossiers Uber » ne lèvent le voile que sur une toute petite partie du lobbying qui vise, en France comme ailleurs, parlementaires, ministres, maires de grandes villes ou commissaires européens. Dans les campagnes d’influence d’Uber, d’autres acteurs technologiques américains apparaissent également de temps en temps – dans ce petit milieu de lobbying, les agents de la « politique publique », comme ils se décrivent modestement, se connaissent tous et naviguent souvent d’une entreprise à l’autre.

Les défenseurs d’Uber objecteront sans doute que l’entreprise, malgré ses défauts, a quand même contribué à secouer l’industrie du taxi, qui elle-même faisait beaucoup de lobbying à l’époque, et a créé de nombreux emplois. Ce dernier argument serait plus audible si les chauffeurs VTC de l’époque n’avaient pas été ceux qui, justement, ont payé le plus lourd tribut à la « stratégie du chaos » d’Uber.

Parfois attaqués par des taxis, souvent instrumentalisés par l’entreprise qui les incitait à manifester contre les mesures restrictives, les premiers chauffeurs d’Uber ont aussi été les plus durement touchés par les baisses de prix décidées unilatéralement par Uber en 2017. Des chauffeurs qui s’étaient parfois lourdement endettés pour acheter un véhicule de luxe, sans qualification particulière, devant travailler toujours plus d’heures pour toujours moins d’argent. Moins de dix ans plus tard, la plupart ont abandonné – et sont passés à autre chose.

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