Ventes d’armes : Au Burkina, Rafi Dermardirossian, Chute du Faucon

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Le sort de Roch Marc Christian Kaboré n’était pas encore scellé lorsque Rafi Dermardirossian a embarqué sur un vol d’Air Burkina à destination de Niamey au Niger. Depuis l’aube du dimanche 23 janvier, des éléments des unités Cobra (forces spéciales de l’armée) ont pris plusieurs bâtiments militaires à Ouagadougou. Leur but : tuer le chef de l’Etat. A la tombée de la nuit, un convoi quittant sa maison privée est pris pour cible par les mutins. Deux gendarmes de la sécurité présidentielle ont été grièvement blessés. On perd un doigt. Introuvable, Kaboré se cache dans l’enceinte de la base de l’escadron de sécurité et d’intervention (ESI) de la gendarmerie, une unité spéciale chargée de la protection des personnalités, dans le quartier de Karpala. Il acceptera de démissionner le lendemain. D’ici là, Rafi Dermardirossian est déjà loin. De Niamey, le courtier en matériel de sécurité et de défense s’est envolé pour Beyrouth, au Liban, où il réside actuellement.

Ce Franco-libanais d’origine arménienne de 45 ans vit depuis dix ans dans la capitale burkinabé. Son hôtel particulier, dans le quartier Ouaga 2000, était un lieu de rendez-vous prisé des hommes politiques et hommes d’affaires du pays qui aimaient venir s’y détendre. En fin de semaine, il n’était pas rare d’y croiser Roch Marc Christian Kaboré en personne, une coupe de champagne à la main. Au fil des années, les deux hommes sont devenus presque amis.

De Compaoré à Kaboré

Le commerçant ouvre son premier commerce au Burkina sous le mandat de Blaise Compaoré. Il se rapproche de sa femme Chantal, qui l’introduit dans les plus hautes sphères de l’État. Rafi n’est pas encore marchand d’armes. C’est un homme d’affaires assez ordinaire qui pratique principalement le commerce des tissus. « C’est le « Bon Petit » de Chantal qui lui a permis d’avoir ses premiers marchés », raconte une de ses anciennes amies.

Par l’intermédiaire de la première dame, il rencontre une autre « femme de » : Sika Bella Kaboré. Togolaise, elle est mariée depuis 1982 à Roch Kaboré, qu’elle a rencontré à Lomé. Employée de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Ouagadougou, elle a été témoin de l’ascension fulgurante de son mari sous le régime de Blaise Compaoré – Ministre, Premier ministre, Président de l’Assemblée nationale et marraine du Congrès pour le progrès et la démocratie ( CDP, alors au pouvoir). Et elle est une habituée de Chantal Compaoré.

Son arrivée au pouvoir est un symptôme assez criant de la faiblesse de l’entourage présidentiel burkinabé.

Le flux passe bien entre Sika et Rafi. Le Franco-libanais est bien sûr amené à rencontrer Roch, avec qui il sera lorsqu’il deviendra chef de l’Etat en 2015. Entre-temps, Rafi a commencé à se mêler des affaires de sécurité. Il s’est d’abord spécialisé dans la fourniture de matériel de maintien de l’ordre, jouant le rôle d’apporteur d’affaires pour les entreprises turques au Sahel. Il monte sa propre structure, Aranko Security, et signe son premier contrat pendant la transition après la chute de Blaise Compaoré fin 2014 : armes légères et équipements de protection balistique pour le ministère de la Sécurité.

« Rafi a profité du développement de la menace jihadiste et du vide sécuritaire autour de Kaboré pour s’imposer. Son arrivée au pouvoir est un symptôme assez criant de la faiblesse de l’entourage présidentiel burkinabé », a déclaré une source sécuritaire française.

L’homme d’affaires bénéficie notamment de quelques soutiens de poids dans l’entourage du président, comme le ministre de la Défense Chérif Sy et le colonel-major Jean-Baptiste Parkouda, directeur central de l’Intendance militaire.

Soupçons de blanchiment

Entre 2016 et 2022, il est devenu l’un des principaux intermédiaires dans les achats des ministères de l’Intérieur et de la Défense, signés pour plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, au grand dam de ses concurrents, notamment français. Il facilite, par exemple, l’achat de fusils automatiques pour l’armée auprès d’une société serbe Beatronic Supply Doo. L’une des transactions financières entre ce spécialiste du matériel militaire et la sécurité Aranko, d’un montant de 60 millions de francs CFA, a été saisie par le Trésor américain en mars 2017 pour soupçon de blanchiment d’argent.

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Son manque de discrétion commence à agacer certains membres du gouvernement

Personnage haut en couleur, vantard et nuetsuil, vivant entre Ouaga et Monaco, où se situent certains de ses actifs, Rafi Dermardirossian devient un rouage important du système Kaboré. Il possède un passeport diplomatique et participe à de nombreux voyages officiels, payant même parfois de sa poche les notes d’hôtel de la délégation burkinabé. Son manque de discrétion commence alors à agacer plusieurs membres du gouvernement, qui tentent de le rappeler à l’ordre. En vain. L’homme au crâne chauve et à la barbe poivre et sel apparaît alors intouchable.

Selon une source proche des services de renseignement français, Rafi aurait versé des commissions à plusieurs membres de la famille de Roch Kaboré à l’occasion de la signature de certains contrats. Des sommes qui auraient également servi à financer le Mouvement populaire pour le progrès (MPP, le parti présidentiel).

Pourtant, à Ouagadougou, Rafi Dermardirossian serait encore inconnu du grand public s’il n’avait pas été au cœur d’un des grands scandales militaires de l’ère Kaboré. En octobre 2019, Vladimir Poutine a invité une quarantaine de chefs d’État africains à Sotchi. Le marchand de matériel militaire accompagne le président Roch. Le sommet est l’occasion de conclure des marchés. La Russie doit avant tout livrer des hélicoptères au Burkina, concrétisation de l’accord de défense signé entre les deux pays en 2018. Selon certaines sources, le chef de l’Etat aurait décidé d’imposer Rafi comme principal intermédiaire de ce contrat dans le cadre de la livraison de cinq appareils.

Le scandale des hélicoptères russes

Il arrive régulièrement que des hélicoptères soient livrés sans leur équipement, qui arrive dans une autre cargaison et est assemblé sur place. Dans ce cas précis, Rafi tente d’éviter les longues procédures qui accompagnent l’achat d’avions militaires, notamment les autorisations de survoler des territoires. Pour éviter cela, il choisit d’acquérir des hélicoptères de type civil, d’établir une société française ayant son siège au Burkina, Aérotechnologies, pour les transformer en avions de combat. C’est au Tchad que ces derniers devraient acheter le matériel nécessaire. Mais très vite ses techniciens se rendent compte que les armements indispensables à la transformation sont incompatibles avec les hélicoptères livrés au Burkina Faso, et qui, en l’état, ne peuvent être utilisés par l’armée.

Fac-similé du contrat entre Aranko et Aérotechnologies. © © OUI MONTAGE

Huit mois après la signature, Aranko décide de résilier le contrat et assigne Aérotechnologies en justice. Son représentant au Burkina Faso sera condamné le 29 septembre 2021 à 40 mois de prison dont 24 avec sursis.

Le scandale a fait grand bruit au Burkina. Cependant, cela n’a pas affecté les affaires de Dermardirossian. Le coup d’État qui a renversé Roch, en revanche, leur a donné un sérieux revers. Le commerçant espère retourner en Afrique de l’Ouest. Selon nos sources, il a récemment approché le ministère ivoirien de la Défense, qui souhaite recevoir la fourniture d’hélicoptères. Jusqu’ici sans succès.

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